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Un analyste de programme lit des dizaines, parfois des centaines de dossiers par cycle. Il ne les compare pas sur le style. Il les compare sur quatre ou cinq points précis, toujours les mêmes. Depuis un an, un débat s’installe : l’intelligence artificielle serait en train d’uniformiser les demandes de financement. La crainte est compréhensible. Elle vise la mauvaise cible.
Le débat, tel qu’il se pose
En août 2026, TechSoup, un organisme qui outille les organismes sans but lucratif (OBNL) en technologie, a publié un texte au titre sans ambiguïté : faut-il vraiment utiliser l’intelligence artificielle pour écrire son premier jet ? Sa réponse est non, pour trois raisons.
D’abord, écrire serait une façon de penser : déléguer le premier jet, ce serait perdre le raisonnement qui se construit en écrivant. Ensuite, la production assistée serait dérivative par nature, ce qui appauvrirait la diversité des textes. Enfin, un contenu non original se classerait moins bien dans les moteurs de recherche.
Le premier argument mérite d’être pris au sérieux. Les deux autres s’appuient sur des sources qu’il vaut la peine de regarder de près avant de réorganiser sa pratique.
Le statut réel des preuves invoquées
- Étude du MIT Media Lab sur l’écriture assistée (juin 2025). Prépublication non révisée par les pairs. 54 participants pour les trois premières séances, 18 pour la quatrième. La tâche : rédiger des dissertations en contexte étudiant. Les auteurs ont eux-mêmes demandé publiquement qu’on cesse de présenter leurs résultats comme une preuve que l’intelligence artificielle rendrait les gens moins intelligents. Ordre de grandeur indicatif, pas donnée établie.
- Doshi et Hauser, Science Advances, juillet 2024. Étude révisée par les pairs, solide dans son contexte : l’assistance améliore la créativité individuelle et réduit la diversité collective. Elle porte sur l’écriture de nouvelles courtes. Elle n’a pas été menée sur des demandes de financement.
- Référencement. La position publiée par Google porte sur la qualité et l’utilité d’une page, pas sur son mode de production. Ce que la politique antipourriel vise, c’est la production massive de pages sans valeur, pas l’usage d’un outil.
Ce que ça change pour vous : un argument peut être juste sans que ses preuves le soient. Avant de réorganiser votre pratique sur la foi d’une étude citée dans un article, vérifiez sur quoi elle a porté, sur combien de personnes, et si elle a été révisée. C’est exactement le réflexe qu’un évaluateur applique aux chiffres de votre demande.
Pourquoi l’argument tient mal dans notre secteur
Une demande de subvention n’est pas un texte libre. Le formulaire est imposé, question par question. Le nombre de caractères est plafonné. La grille d’évaluation est souvent publiée. Les pièces justificatives sont les mêmes pour tout le monde.
Autrement dit : l’uniformité n’est pas un effet de l’intelligence artificielle. C’est le cadre de départ. Deux organismes comparables qui répondent correctement aux mêmes questions produiront forcément des textes qui se ressemblent, et c’est souvent voulu. La grille existe pour permettre la comparaison, pas pour récompenser la singularité d’écriture.
Ce qui distingue un dossier retenu d’un dossier écarté n’a jamais été le style. Un analyste qui doit noter sur 100 points ne cherche pas une belle phrase. Il cherche s’il peut cocher.
Ce que ça change pour vous : cessez d’évaluer votre demande sur l’impression qu’elle laisse à la lecture. Évaluez-la sur votre capacité à pointer, pour chaque critère noté, le paragraphe qui y répond. Si vous n’y arrivez pas, l’évaluateur n’y arrivera pas non plus.
Ce qu’un analyste fait réellement de votre dossier
Pour comprendre ce qui rend un dossier interchangeable, il faut se représenter le geste d’évaluation. Il ressemble rarement à une lecture attentive du début à la fin.
Dans la plupart des programmes structurés, la première étape est administrative : quelqu’un vérifie que le dossier est complet et que l’organisme est admissible. À ce stade, aucune qualité de rédaction ne rattrape une pièce manquante ou un critère non rempli. Les dossiers écartés là ne sont jamais lus sur le fond.
Vient ensuite la notation. L’analyste travaille avec une grille, critère par critère, et attribue des points. Il cherche donc, pour chaque critère, l’endroit du texte qui lui permet de justifier sa note. Ce qu’il ne trouve pas, il ne peut pas l’inventer, même si l’information existe ailleurs dans votre dossier ou dans votre organisme.
Enfin, dans les programmes où la demande dépasse l’enveloppe, un comité tranche entre des dossiers qui ont tous obtenu de bonnes notes. C’est là que le concret départage : le besoin chiffré, le partenaire nommé, le budget qui tient, la capacité démontrée de livrer.
Ce que ça change pour vous : écrivez pour quelqu’un qui cherche à cocher, pas pour quelqu’un qui cherche à être convaincu. Reprenez les mots du critère dans votre réponse. Ce n’est pas de la paresse rédactionnelle, c’est ce qui permet à l’analyste de justifier vos points.
Les quatre marqueurs d’un dossier interchangeable
Un dossier devient interchangeable bien avant qu’un outil s’en mêle. Voici les quatre signes, et ce qui les corrige.
1. Un besoin qui vaudrait pour n’importe quel organisme
« Les aînés de notre quartier vivent un isolement croissant. » Cette phrase pourrait être écrite par des centaines d’organismes au Québec, et elle l’est.
Sa version défendable : « Dans notre secteur, une personne de 65 ans et plus sur trois vit seule (source, année). Notre service de repas a refusé 84 inscriptions en 2025, faute de places. » Ces deux données ne se trouvent nulle part ailleurs que chez vous. C’est précisément ce qui les rend non substituables.
2. Des activités qui ne se raccrochent à aucun critère noté
La plupart des dossiers décrivent bien ce que l’organisme va faire. Beaucoup moins montrent en quoi chaque activité répond à un critère précis de la grille.
Prenons un programme qui note l’implication de la population visée dans la conception du projet. « Nous recruterons des participants pour nos ateliers » ne rapporte rien sur ce critère : les personnes y sont bénéficiaires, pas concepteurs. La version qui rapporte : « Un comité de cinq participants bénévoles choisit les thèmes, anime les rencontres et évalue le projet en fin de parcours. » On voit qui décide, qui anime, qui évalue.
La différence entre les deux phrases ne tient pas à l’écriture. Elle tient à la conception du projet. C’est pour cette raison que le refus qui suit reste souvent incompris : l’organisme croit avoir mal écrit alors qu’il a mal cadré. Nous avons détaillé ailleurs comment lire la vraie raison derrière un « non » : dans la majorité des cas, elle est structurelle, pas rédactionnelle.
3. Un budget calé sur le plafond du programme
Quand le montant demandé correspond exactement au maximum affiché, sans calcul derrière, l’analyste le voit immédiatement. Un budget se construit par activité, avec le calcul visible pour chaque ligne : « 15 000 $ = 25 $/h × 7,5 h × 40 semaines × 2 personnes ». C’est ce niveau de détail qui rapporte les points de rapport coût-efficacité, comme nous l’expliquons dans notre analyse de ce que l’évaluateur lit vraiment dans un budget prévisionnel.
4. Des indicateurs qui ne mesurent que l’activité
« 40 ateliers tenus, 300 personnes rejointes » décrit ce que le financement produit. Ça ne dit rien de ce qui change pour les personnes. Les deux sont attendus, et ils sont distincts. La confusion entre les deux est l’une des faiblesses les plus répandues, et l’une des plus faciles à corriger : voir notre guide sur mesurer le changement plutôt que l’activité.
L’erreur qui revient le plus souvent
Corriger le style plutôt que le fond. Un organisme reçoit un refus, relit sa demande, la trouve mal écrite, et réécrit. L’année suivante, le dossier est mieux tourné, et il est refusé pour la même raison. Le texte n’était pas le problème. La donnée manquante, le critère non couvert ou le budget non justifié l’étaient.
Ce que l’évaluateur ne peut trouver que chez vous
Quatre éléments d’un dossier ne peuvent venir d’aucune autre source que votre organisme.
- Vos données de terrain. Listes d’attente, inscriptions refusées, taux de fréquentation, profil des personnes rejointes. Datées, comptées, vérifiables.
- Votre historique. Ce que vous avez livré, à quel coût, avec quels résultats, sur les trois à cinq dernières années.
- Vos partenaires. Nommés, avec leur rôle concret dans le projet, pas une liste de logos.
- Votre capacité réelle de livrer. Qui pilote, combien d’heures, qui produit la reddition de comptes à la fin.
Aucun outil ne produit ces quatre éléments. Ils se collectent, ils se documentent, ils se datent. Et c’est là que se joue la différence entre deux dossiers, pas dans la tournure des phrases.
Alors, faut-il utiliser l’intelligence artificielle pour son premier jet ?
La question, posée ainsi, n’a pas de bonne réponse. Une meilleure formulation : aviez-vous décidé avant d’écrire ? Si oui, l’outil accélère un travail déjà cadré. Si non, il vous fera produire vite un texte que personne ne pourra défendre.
Trois usages qui aident réellement.
- Se faire contredire. « Qu’est-ce qu’un évaluateur pourrait reprocher à ce paragraphe ? » donne un bien meilleur résultat que « améliore ce texte ».
- Structurer un plan à partir des questions réelles du formulaire officiel, que vous avez sous les yeux.
- Vérifier la concordance entre le budget, les activités et l’échéancier, une fois les trois rédigés.
Trois usages qui coûtent cher.
- Produire des chiffres. Statistiques, plafonds, dates limites, critères : un assistant conversationnel en invente de parfaitement plausibles. Tout doit venir de la page officielle du bailleur ou de vos propres documents.
- Rédiger avant d’avoir lu le guide du demandeur. L’outil ne connaît pas votre programme et comblera les vides.
- Rédiger la section « besoin ». C’est la seule partie du dossier qui ne peut venir que de votre terrain.
Ces trois principes ne valent pas que pour vous. Ce sont ceux que nous appliquons à nos propres mandats, et nous les avons mis par écrit : ce qui passe par un outil chez nous, et ce qui n’y passe jamais.
Au Québec, l’encadrement de ces usages évolue aussi du côté institutionnel. Certains organismes conventionnés sont plus concernés qu’ils ne le pensent : nous avons fait le point sur la directive sur l’intelligence artificielle et les OBNL québécois.
Le test des trois minutes
Avant votre prochain dépôt, prenez votre demande rédigée et la grille d’évaluation du programme, côte à côte. Puis faites ceci.
- Pour chaque critère noté, surlignez le passage qui y répond. Un critère sans passage surligné est un critère à zéro point, quelle que soit la qualité du reste.
- Comptez les points ainsi couverts. Si vous êtes sous 70 sur 100, le problème n’est pas le texte : c’est la couverture.
- Relisez votre premier paragraphe de besoin. S’il ne contient ni chiffre, ni date, ni nom de lieu, remplacez-le. C’est la phrase que l’analyste lit en premier et celle qui décide du ton de sa lecture.
- Regardez le total demandé. S’il est identique au plafond du programme, refaites le budget par activité avant d’envoyer.
Ce test ne remplace pas une relecture. Il repère en quelques minutes les défauts qu’aucune réécriture ne corrige.
Quand cet article ne suffit pas
Tout ce qui précède suppose que vous savez déjà quel programme vous visez et que votre organisme y est admissible. Si ce n’est pas le cas, le problème n’est pas la rédaction, et aucune amélioration de texte ne le réglera. Commencez plutôt par l’autodiagnostic d’admissibilité aux principaux programmes québécois, puis revenez à cet article une fois la cible fixée.
Et si la réponse honnête est « pas ce cycle-ci », c’est une décision valable. Un dossier déposé incomplet consomme des heures que le prochain appel vous réclamera de toute façon.
Méthodologie et sources
- Article à l’origine de ce texte : Nick Mediati, « Should You Really Use AI to Write That First Draft ? », blogue TechSoup, 11 août 2026. Source secondaire, prise de position.
- Écriture assistée et charge cognitive : « Your Brain on ChatGPT », MIT Media Lab, juin 2025. Prépublication non révisée par les pairs, 54 participants, contexte étudiant. Ordre de grandeur indicatif.
- Diversité collective des contenus : Anil R. Doshi et Oliver P. Hauser, « Generative AI enhances individual creativity but reduces the collective diversity of novel content », Science Advances, juillet 2024. Étude révisée par les pairs, portant sur l’écriture de nouvelles courtes.
- Référencement : orientations publiées par Google sur le contenu généré par intelligence artificielle et politique antipourriel sur la production de contenu à grande échelle.
- Grilles, critères et pièces exigées : guides du demandeur des programmes cités, dans leur version en ligne. Les règles d’un programme évoluent d’un appel à l’autre : la version officielle au moment de votre dépôt fait toujours foi.
Vous hésitez entre plusieurs programmes cette année ?
Quand la question n’est plus « comment écrire » mais « lequel viser, et dans quel ordre », une heure de mise au clair vaut mieux qu’un mois de rédaction. La consultation stratégique sert exactement à ça : trancher entre les pistes ouvertes, avec les critères et le calendrier sur la table.