Cet article s’adresse aux directeurs généraux, responsables de développement et chargé·es de projet d’OBNL québécois qui souhaitent comprendre comment la Fondation Lucie et André Chagnon fonctionne réellement — pas ce qu’elle dit sur son site, mais ce que les organismes qui reçoivent du financement ont compris que d’autres ignorent encore. La Fondation est l’un des bailleurs philanthropiques les plus importants au Canada, mais elle est aussi l’un des plus mal compris. Voici ce que vous devez savoir avant de solliciter un partenariat.
Contexte : une fondation familiale d’envergure unique au Canada
La Fondation Lucie et André Chagnon a été créée en 2000 par André Chagnon, fondateur de Vidéotron, à la suite de la vente du Groupe Vidéotron ltée. Avec sa femme Lucie et leurs cinq enfants, André Chagnon a décidé de consacrer une part majeure de la fortune familiale à une mission philanthropique centrée sur la prévention de la pauvreté au Québec. La famille a versé 1,4 milliard de dollars à la Fondation, qui affichait un capital financier de 2,3 milliards de dollars au 31 décembre 2021.
C’est aujourd’hui la plus importante fondation familiale au Canada. Entre 2017 et 2024, ses contributions philanthropiques ont totalisé 637 millions de dollars. Elle soutient actuellement plus de 270 initiatives déployées à travers le Québec, avec une présence dans des territoires aussi divers que Montréal, Charlevoix, la Mauricie et plusieurs régions rurales.
Sa mission est précise : prévenir la pauvreté en contribuant à la mise en place de conditions favorables au développement du plein potentiel de tous les enfants et les jeunes vivant au Québec, de la naissance jusqu’à l’âge de 17 ans. Cette délimitation — jeunesse, prévention, iniquités — est fondamentale pour comprendre ce qu’elle finance et ce qu’elle refuse.
Ce que la Fondation Chagnon finance — et ce qu’elle ne finance pas
La première erreur que commettent les OBNL est de croire que la Fondation Chagnon fonctionne comme un programme gouvernemental avec des formulaires à remplir et des critères techniques à cocher. Ce n’est pas le cas. La Fondation a une logique d’investissement philanthropique systémique, ce qui change tout à la façon dont vous devez vous y présenter.
Les trois modalités de soutien
La Fondation s’articule autour de trois modalités principales. Premièrement, les regroupements territoriaux : la Fondation soutient des territoires — souvent des quartiers défavorisés ou des régions rurales — où plusieurs acteurs locaux se mobilisent collectivement autour d’enjeux communs liés à la réussite des jeunes. Deuxièmement, les réseaux intersectoriels : des organisations qui travaillent à l’échelle provinciale, réunissant intervenants et acteurs de secteurs différents (éducation, santé, services sociaux, communautaire). Troisièmement, les ressources organisationnelles : le soutien à des organisations ou initiatives jouant un rôle structurant pour l’ensemble de l’écosystème.
La durée du soutien est un signal fort de l’ambition de la Fondation : elle s’engage sur 5 à 10 ans pour les regroupements territoriaux, et sur 3 à 5 ans pour les réseaux. Ce sont des partenariats de fond, pas des subventions ponctuelles.
Ce qui est explicitement exclu
La Fondation est claire sur ce qu’elle ne finance pas, et cette clarté mérite d’être lue attentivement avant de préparer quoi que ce soit :
- Les projets isolés portés par un seul organisme, sans démarche collective ni partenariat structuré
- Le fonctionnement de base d’une organisation (salaires courants, loyer, frais administratifs généraux)
- Le rattrapage ou la compensation d’un financement gouvernemental manquant
- Les initiatives à court terme sans vision d’impact durable
- Les projets qui ne s’inscrivent pas dans la mission jeunesse-prévention de la pauvreté
💡 Bon à savoir — La Fondation Chagnon a mis fin à deux partenariats majeurs avec le gouvernement du Québec — Québec en forme (2019) et Avenir d’enfants (2020) — qui mobilisaient des centaines d’OBNL. Depuis, elle opère de façon entièrement indépendante, sans co-financement gouvernemental. Ce repositionnement lui donne plus de liberté stratégique, mais signifie aussi que vous ne pouvez plus accéder à son financement via des programmes gouvernementaux intermédiaires.
Comment fonctionne le processus de demande : étape par étape
La Fondation dispose d’un portail en ligne à l’adresse fondationchagnon.org/obtenir-financement. Contrairement à ce que beaucoup pensent, elle accepte les demandes entrantes — mais avec une exigence d’alignement que peu de demandeurs respectent réellement.
Étape 1 — Vérifier l’alignement stratégique avant tout
Avant de créer un compte ou de rédiger quoi que ce soit, la Fondation demande aux porteurs de projet d’évaluer honnêtement si leur initiative s’aligne avec ses orientations actuelles. Cela implique de répondre à trois questions essentielles : votre action cible-t-elle les jeunes de 0 à 17 ans dans une perspective de prévention de la pauvreté ? Votre démarche est-elle collective, intersectorielle et partenariale ? Avez-vous mobilisé des acteurs légitimes du milieu, y compris des citoyens et des familles concernées ?
Une gouvernance solide et documentée est souvent le premier signal que les analystes de la Fondation vérifient. Un organisme dont le conseil d’administration est actif, représentatif et engagé dans la mission enverra un signal de crédibilité bien avant même la lecture du projet.
Étape 2 — Créer un compte et soumettre une demande d’intérêt
Une fois l’alignement confirmé, vous créez un compte sur le portail et soumettez une demande d’intérêt. À ce stade, la Fondation attend une description claire de votre initiative : qui vous êtes, quelle est votre vision, comment vous comptez contribuer — avec vos partenaires — à la prévention de la pauvreté et des iniquités. Ce n’est pas encore une demande formelle chiffrée : c’est un dialogue d’intention.
Étape 3 — Accompagnement et instruction de la demande
Si votre demande d’intérêt est retenue, un chargé de programme de la Fondation entre en contact avec vous pour approfondir l’analyse. Cette étape peut prendre plusieurs mois. La Fondation procède à une instruction rigoureuse, incluant des visites sur le terrain et des entretiens avec vos partenaires. Elle cherche à comprendre la mobilisation collective réelle, pas seulement les engagements formels sur papier.
⚠️ Erreur fréquente — De nombreux OBNL soumettent une demande à la Fondation Chagnon comme ils le feraient pour une demande gouvernementale : un seul organisme porteur, un budget détaillé, des livrables précis sur 12 mois. Cette approche est presque systématiquement refusée. La Fondation ne finance pas les projets d’un organisme — elle s’engage dans des écosystèmes d’acteurs. Si vous n’avez pas déjà développé un réseau de partenaires autour de votre initiative, commencez par là plutôt que de déposer une demande.
Durée et envergure du soutien : ce que les chiffres révèlent
La Fondation Chagnon a alloué 637 millions de dollars en contributions philanthropiques entre 2017 et 2024. Elle a également décidé d’allouer 10 % de son capital à des investissements axés sur la mission — ce qui, sur une base de 2,3 milliards de dollars, représente plus de 230 millions de dollars potentiellement mobilisables pour des projets à impact social, notamment en immobilier collectif et en logement abordable.
Depuis 2022, la Fondation a contribué à 10 initiatives d’infrastructure immobilière collective pour un montant total de près de 30 millions de dollars, permettant l’acquisition, la construction ou la rénovation d’immeubles pour des familles à revenus modestes. Ce volet, moins connu, est particulièrement pertinent pour les OBNL actifs en habitation communautaire.
Intégrer la Fondation Chagnon dans un modèle de financement mixte est stratégiquement judicieux : son engagement sur 5 à 10 ans peut constituer un ancrage financier stable autour duquel vous construisez d’autres sources de revenus complémentaires.
Exemples concrets d’initiatives soutenues
La Fondation a historiquement soutenu de grandes initiatives collectives comme Québec en forme, qui encourageait l’activité physique chez les jeunes, et Avenir d’enfants, centré sur le développement de la petite enfance. Ces programmes, développés en partenariat avec le gouvernement du Québec, ont mobilisé des centaines d’organismes locaux avant de se terminer respectivement en 2019 et 2020.
Aujourd’hui, la Fondation soutient des regroupements territoriaux dans des quartiers comme Parc-Extension à Montréal, des réseaux d’organismes intervenant auprès de familles en situation de vulnérabilité dans plusieurs régions, ainsi que des organisations jouant un rôle de ressource pour l’ensemble des intervenants jeunesse à l’échelle québécoise.
Un OBNL de taille modeste basé en région qui anime une table de concertation locale réunissant l’école, le CLSC, les organismes communautaires et les familles autour d’un projet de réussite éducative a exactement le profil que la Fondation recherche — à condition que la démarche soit documentée, durable et orientée vers un changement systémique, pas vers un seul projet annuel.
Ce que les organismes qui réussissent font différemment
Après observation des initiatives soutenues, deux postures distinguent les organismes qui obtiennent un engagement de la Fondation Chagnon de ceux qui essuient un refus.
Ils présentent une vision systémique, pas un projet. Les OBNL retenus ne viennent pas avec un projet de 12 mois. Ils arrivent avec une analyse de leur milieu, une lecture des causes profondes des iniquités qu’ils observent, et une proposition de transformation collective sur plusieurs années. Cela suppose un travail de planification stratégique sérieuse avant même de contacter la Fondation.
Ils valorisent la participation citoyenne de façon concrète. La Fondation accorde une importance réelle à la présence et à la voix des familles et des jeunes directement concernés dans la gouvernance et la conception des projets. Un organisme qui cite « la communauté » dans son formulaire sans pouvoir démontrer comment cette communauté est réellement impliquée dans les décisions ne passera pas l’instruction.
📋 Modèle express — Auto-évaluation avant de contacter la Fondation Chagnon
- Notre initiative cible des jeunes de 0 à 17 ans en situation de vulnérabilité : ___
- Nos partenaires actuels (nommés, engagés) : ___
- La démarche collective est en place depuis : ___
- Nombre de familles ou jeunes directement impliqués dans la gouvernance : ___
- Notre vision à 5 ans (résultats systémiques attendus) : ___
- Nous ne demandons PAS à la Fondation de remplacer un financement gouvernemental existant : ___
À retenir
- La Fondation Chagnon n’est pas un programme gouvernemental : c’est un partenaire philanthropique exigeant qui cherche des écosystèmes d’acteurs engagés dans une transformation durable, pas des organismes cherchant un financement de fonctionnement.
- L’approche collective est non négociable : un projet porté par un seul OBNL, même excellent, ne correspondra pas à ses critères. La mobilisation partenariale doit être réelle et documentée avant la demande.
- Viser le long terme : avec des engagements de 5 à 10 ans possibles, la Fondation peut devenir un ancrage financier structurant — mais cela suppose d’investir dans la relation avant de déposer une demande formelle.
- Connaître les exclusions : fonctionnement de base, remplacement de financement gouvernemental, projets à court terme — ces demandes sont refusées systématiquement et nuisent à votre crédibilité pour de futures sollicitations.
- Documenter la participation citoyenne : la présence réelle des familles et des jeunes dans la gouvernance et la conception des projets est un critère différenciateur que la Fondation vérifie lors de l’instruction.
Questions fréquentes
La Fondation Chagnon accepte-t-elle les demandes non sollicitées ?
Oui, la Fondation dispose d’un portail de demandes en ligne. Elle accepte les demandes entrantes, mais avec une exigence forte d’alignement stratégique. La majorité des refus ne sont pas liés à la qualité technique du dossier, mais à l’absence d’approche collective ou à un décalage avec la mission jeunesse-prévention de la pauvreté. Une demande non préparée nuit à vos chances pour les années suivantes.
Un organisme qui n’œuvre pas auprès des jeunes peut-il quand même être financé ?
Indirectement, oui. Si votre organisation joue un rôle de ressource, de formation ou de coordination au service d’acteurs qui interviennent auprès des jeunes (ex. : formation des intervenants, développement d’outils partagés), vous pouvez vous inscrire dans la troisième modalité de soutien. Mais votre lien avec la mission doit être démontré, pas supposé.
Quelle est la taille minimale d’un organisme pour être admissible ?
La Fondation ne fixe pas de seuil de taille organisationnelle. Des organismes communautaires de petite taille ont obtenu du financement dans le cadre de regroupements territoriaux. Ce qui compte, c’est la qualité de la mobilisation collective et l’ancrage dans le milieu — pas le budget annuel de votre organisme.
Combien de temps faut-il entre la demande et une décision ?
Le processus est variable selon la complexité de l’initiative. Entre la demande d’intérêt et l’engagement formel, comptez plusieurs mois, parfois plus d’un an. La Fondation procède à une instruction rigoureuse incluant des visites terrain. Planifiez en conséquence et ne comptez pas sur ce financement pour votre prochain exercice financier.
Vous souhaitez aller plus loin avec votre stratégie de financement ?
Subventions OBNL accompagne les OBNL québécois à chaque étape :
- Consultation stratégique — pour clarifier votre situation
- Audit Subventions — pour un portrait complet de votre potentiel
- Rédaction de demande — pour maximiser vos chances
- Accompagnement mensuel — pour un soutien continu